Le Nouvelliste | Publié le : 10 mars 2014
«Depuis les premiers jours de la création Les pieds lourds et puissants de chaque destinée Pèsent sur chaque tête et sur toute action. Chaque front se courbait et traçait sa journée Comme le front d’un bœuf creuse un sillon profond Mais sans dépasser la pierre où sa ligne est bornée Les froides déités liaient le joug de plomb du sort Sur le crâne et le front des hommes leurs esclaves Tous errant sans étoile dans un désert sans fond» Alfred de Vigny
Vu le lourd tribut que l’être haïtien paie à l’hypertension artérielle (HTA) on se demande alors: est-il prédestiné ou condamné irrémédiablement à souffrir ou mourir d’HTA?
Oui! s’il faut se référer aux lignes ci-dessus du poète français Alfred de Vigny.
Non! selon le Centre haïtien d’hypertension
Faisons un état des lieux quant àl’hypertension artérielle (HTA) en Haïti ou chez les Haïtiens
État des lieux en regard de l’HTA en Haïti
Il demeure un fait indiscuté et indiscutable que l’HTA fait des ravages en Haïti. Des données probantes sont disponibles à cet égard:
a. Le MSPP, dans le document officiel de Juillet 2012 intitulé « Politique Nationale de Santé », rapporte: « La première cause de mortalité des adultes est l’hypertension artérielle, suivie de près par le SIDA et la diarrhée aqueuse ».
b. Le groupe FHADIMAC, dans un article paru sous la plume du bien connu et très apprécié Dr Eddy Jean-Baptiste (Diabètes and Metabolism en 2006), a rapporté l’incidence de 59% de l’HTA dans certaines populations en Haïti.
c. L’OMS/OPS a indiqué que les Haïtiens acusent la plus grande incidence et prévalence d’apoplexie cérébrale ou ACV (accident cérébro-vasculaire) dans le monde 181/100 000 ou presque 2 fois plus que les Dominicains avec les chiffres 76/100.000
d. Très récemment, le Dr Roger Jean-Charles, professeur de médecine Interne, a publié dans JCH, Journal of Clinical Hypertension , les données à partir d’une enquête randomisée au service de Médecine interne de l’HUEH et selon lesquelles trois (3) sur quatre (4) malades admis pour des diagnostics autres que l’HTA souffraient d’HTA. Qui pis est, 80% de ces malades souffraient d’HTA accélérée (Systolique > 200 et diastolique >120 mmHg, des chiffres tensionnels compatibles avec la possibilité de mort subite, d’apoplexie cérébrale, etc.
Hérédité et Hypertension
Il reste un fait connu et constamment rapporté dans la littérature médicale que l’HTA est une maladie prédominante chez les Noirs tant par sa morbidité que par sa mortalité. Elle survient à un plus jeune âge chez les Noirs que chez les Blancs et les complications surviennent plus souvent et plus tôt chez les Noirs. L’incidence est de 10-20% chez les Blancs, mais de 30-40% chez les Noirs. L’une des causes mentionnées est l’hérédité. Des gênes ou allèles ont été identifiés tant par des chercheurs américains (Framingham studies ) qu’européens (European Society of Hypertension) pour expliquer la susceptibilité des Noirs à l’HTA. Parmi ces gênes nous citons: allèle 235T (angiotensinogen gene), allèle 594 M (sensibilité au Na), allèle C 825 (meilleure réponse aux diurétiques).
Une autre théorie explique que les Noirs reviennent d’Afrique où il fait très chaud. Il y a alors la tendance vers la déshydratation et la mort. La loi de conservation de la nature crée cette attraction pour le goût spécial du sel ou chlorure de sodium qui fait boire beaucoup d’eau pour échapper à la déshydratation. On peut faire l’analogie: là où il y a la plus grande concentration de sel ou chlorure de sodium dans le monde là aussi on a la plus grande quantité d’eau, tels la mer ou les océans.
Il reste tout à fait évident que les Noirs aiment les mets salés et les Haïtiens particulièrement.
Le paradoxe de l’hypertension chez les Haïtiens
Comme rapporté plus haut par le MSPP, la FHADIMAC et le Dr Jean-Charles, l’HTA reste un problème sérieux en Haïti. Pourtant une étape importante dans l’institution du traitement pour l’HTA est le DASH (Dietary Approaches to Stop Hypertension), diet fait de fibres sous forme de légumineuses (choux, laitue, cresson, etc.), de grains comme la noix, les amandes, les pistaches, etc. et de fruits (mangos, oranges, figues, etc.) des éléments qui abondent en Haïti. Des études très élégantes rapportées par ASH (American Society of Hypertension) montrent l’effet bénéfique de ce genre de diète qui est utilisé comme première étape dans l’armement thérapeutique ou traitement de l’hypertension artérielle essentielle. Ce qui présuppose que les Haïtiens en consommeraient et auraient moins de chance vers l’HTA. Pourtant, comme rapporté plus haut par nous et d’autres, l’HTA fait rage en Haïti. D’où le paradoxe de l’HTA chez les Haïtiens.
Le pseudo paradoxe
Peu importe l’avantage qu’il y aurait en utilisant le DASH diet, le bénéfice serait mitigé en consommant trop de sel ou chlorure de Na. Ce qui est bien le cas avec les Haïtiens qui consomment une quantité énorme de sel de cuisine sous la forme de bouillons cubes, harengsaur, enduit, pistache salée, etc. Le paradoxe ainsi désigné devient alors un pseudo paradoxe. Le bénéfice du DASH diet étant compromis par l’excès de sel de cuisine, l’élément nocif étant le sodium (Na) qui fait monter la tension artérielle.
En fait, dans nos conversations ordinaires avec des spécialistes en nutrition, nous estimons que l’Haïtien en moyenne consomme jusqu’a 35 g de sel de cuisine ou de sodium par jour contre les 4 g recommandés généralement par l’OMS/OPS. Le bouillon cube pour un serving contient 2 400 mg. Des gens en usent jusqu'à 10 soit 24 g par jour. Ajoute à cela d’autres condiments comme enduit, harengsaur... qui nous amènent à 35 g, soit presque 9 fois plus que ce qui est recommandé sanitairement. Il n’est alors plus surprenant que l’Haïtien aurait 9 fois plus d’HTA que le reste du monde. Ce qui nous fait passer de ce qu’on croirait un paradoxe à un pseudo paradoxe.
Le pseudo pseudo paradoxe de l’HTA chez l’Haïtien
Un autre grand avantage du DASH diet est qu’il s’accompagne naturellement d’une riche provision d’antioxydants et pourvoit à une grande quantité de potassium. Les antioxydants représentent un facteur de protection contre les pathologies cardiovasculaires. De même le potassium est un élément qui protège contre l’hypertension. Il a donc un effet qui s’oppose au sodium que l’on trouve dans le sel de cuisine. Donc le potassium en abondance dans le DASH diet a l’effet contraire du sodium et est plutôt protecteur.
Il ressort de tout cela que l’Haïtien qui devrait être enclin à un DASH diet naturellement serait protégé contre l’HTA, mais ne l’est pas en raison de son grand penchant pour le sel de cuisine. Il s’incline de préférence vers une diète riche en sodium qui l’expose à l’HTA d’où le pseudo paradoxe, comme indiqué plus haut.
Par-dessus le marché, il arrive que, généralement, l’Haïtien ne s’attache pas aux légumineuses et n’en consomme pas. Certains aussi prétendent que les légumes ou feuilles vertes sont pour les animaux, ou que les fruits et légumineuses sont trop chers. D’où le pseudo paradoxe devient un paradoxe lui aussi. Ce que nous qualifions de pseudo-pseudo paradoxe.
L’iniquité de l’Occident face au problème de l’HTA
L’OPS/OMS, de même l’IHS (International Society of Hypertension) et le WHL (World Hypertension League) estiment qu’il y a 1.6 milliards de personne à souffrir d’hypertension dans le monde. Dont un tiers (1/3) ou 533 millions dans le monde développé et deux tiers (2/3) ou 1.06 milliard dans les pays sous-développés comme Haïti. De façon ironique ou même contre toute logique, pour les fonds dont on dispose dans le Global Health Fund pour aider ces gens, 90% de ces fonds sont alloués aux pays développés et seulement 10% aux pays sous-développés. Ce que nous qualifions d’injustice sociale abusive et arbitraire envers les démunis.
Le Centre haïtien d’hypertension (CHH)
En fonctionnement depuis mai 2013, le Centre haïtien d’hypertension opère à l’Hôpital de la communauté haïtienne (HCH). Le centre est totalement humanitaire. Les consultations et les médicaments sont gratuits. Les résultats sont impressionnants. Ils ont été démontrés au congrès du Collège haïtien de médecine interne en novembre dernier et durant une présentation aux étudiants de Sherbrooke University du Canada qui en avaient fait la demande durant leur stage à HCH à partir des commentaires de grande satisfaction de la part de patients référés au Centre haïtien d’hypertension.
Les nouveautés dans l’approche de l’hypertension par le CHH
Le centre introduit des nouveautés dans l’approche diagnostique et thérapeutique de l’HTA. Citons en exemple:
1. La certification dans la prise de la tension artérielle: Les médecins du CHH sont liés à l’American Society of Hypertension ou ASH. En tant que Société médicale spécialisée prônant l’excellence dans la pratique de la médecine, ASH exige la formation continue de ses membres afin qu’ils soient au courant des récentes avancées de la médecine. De même ASH recommande que le professionnel médical soit certifié dans la prise de la tension artérielle. Le cours est dispensé par nous à la Faculté de Médecine et de Pharmacie de l’Université d’État d’Haïti (FMP-UEH). Le certificat est délivré après satisfaction du score de passe à l’examen donné à la FMP-UEH;
2. La mesure de la tension artérielle est rapportée selon le standard international en millimètre de mercure comme c’est la pratique dans toute l’Amérique et en Europe au lieu de centimètre de mercure;
3. L’engagement pris devant les malades pour des résultats positifs quant au traitement. Les malades reçoivent un appel de rappel pour la fidélisation à leur rendez-vous le jour d’avant. Ils sont obligés d’apporter les médicaments pour le décompte des pilules;
4. Les 3 graphes de participation dans le dossier des patients. Dans chaque dossier, nous établissons 3 graphes ou tracés de la tension artérielle moyenne:
a. le tracé de la tension artérielle moyenne du malade;
b. le tracé de la tension artérielle moyenne idéale;
c. le tracé de la tension artérielle moyenne acceptable.
Bref, nous faisons participer les malades au but visé;
5. L’application des règles du traitement de l’hypertension en fonction des données probantes selon la littérature médicale en termes de spécificité et de résultats vérifiables (diète, exercice et médicaments).
L’aisance avec laquelle nous arrivons à contrôler des cas parfois réputés difficiles et réfractaires fait du travail au Centre haïtien d’hypertension le charme captivant de prendre soin de ces malades qui nous sont référés. Notre plus grande joie est que fort souvent nous arrivons à extirper des malades des griffes de la mort.
Somme toute, nous, du Centre haïtien d’hypertension (CHH), affirmons péremptoirement que le patient haïtien avec des chiffres de tension artérielle considérés comme déroutants n’est pas irrémédiablement voué á la mort. La thérapeutique appropriée doit lui être offerte, comme dans l’algorithme que nous appliquons à notre Centre et que nous avons publié en décembre dernier dans le Journal américain des spécialistes en hypertension: « Journal of Clinical Hypertension ». Ce pour la vulgarisation du traitement moderne et spectaculaire en efficacité de l’hypertension artérielle primaire au stade actuel des connaissances humaines.
En vue de cette expérience au Centre haïtien d’hypertension, nous concluons que le mythe du tueur silencieux incontrôlable qu’est l’hypertension artérielle est révolu. Nous le clamons haut et fort afin que nul n’en ignore dans la quête et la perspective de meilleurs soins à nos concitoyens et la bonne santé de la nation commune.
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